Guy LERNER ’1975 : les billets de l’IEDOM cèdent la place à ceux de la Banque de France’

Ancien chef du service de l’émission à l’agence IEDOM de Fort-de-France

« Adieu foula, adieu mad’as, adieu guendo, adieu collier choux
Doudou an mwen ki ka pati, hélas hélas c‘est pou toujou. »

(Adieu foulards, adieu madras, adieu grains d ‘or, adieu collier choux,
Mon chéri s’en va, hélas, hélas c ‘est pour toujours)

Qui, à la Réunion, mais surtout aux Antilles et même en métropole,
n’a jamais siffloté cet air léger, devenu le symbole d ‘une douceur de
vivre tropicale, chanson d‘amour évoquant la séparation d’avec la
jeune fille aimée ?

L’agence à Fort de France de l’IEDOM était encore basée, en 1974, en
ses anciens locaux, situés de l‘autre côté du boulevard de Gaulle par
rapport à son adresse actuelle. Au Service de l’Emission, nous avions
tous la chance de côtoyer quotidiennement et assidûment une jeune
fille de grande beauté, ce qui nous consolait un peu d’être coupés du
monde et de nos collègues des autres services par une ceinture de
grillage et de verre renforcé. Malheureusement pour les éléments
mâles du Service, il s’agissait non pas d’une jeunesse en chair et en os,
mais du personnage féminin, imprimé en millions d’exemplaires sur
papier monnaie, ornant le recto du billet de 10 francs français émis
par l‘IEDOM. La jeune fille était revêtue d’atours respectant la
tradition de nos îles (cheveux ornés d’une coiffe à pointes, boucles
d’oreilles et collier de belles perles). Son portrait, ressortant sur un
fond de mer bien bleue et de montagnes verdoyantes, inondé de
lumière, nous faisait un peu oublier l’obscurité des locaux et leur
éclairage artificiel. Chacun d’entre nous, lors des comptages, avait
manipulé, palpé des millions d ‘effigies de la demoiselle. Et, à cette
époque, on manipulait, on palpait vraiment, on avait un contact
physique avec chaque billet ; les machines à traiter le papier monnaie
n’étaient pas encore connues, et les doigts des dames compteuses,
doigts de fées, comptaient, triaient, détectaient les faux à un rythme
hallucinant.

Nous savions, depuis un bon moment déjà, que nous allions, comme
dans la chanson, nous éloigner peu à peu de notre beauté en foulard
et madras. D’autres personnages familiers de notre Service de l
‘Emission allaient également nous quitter prochainement : les solides
travailleurs des plantations de bananes, portant sans peine
apparente de lourds régimes, constituant l’effigie principale de la
coupure de 50 francs ; mais aussi et peut-être surtout, un grand
homme du dix-neuvième siècle, un grand ami de l’humanité : le
député Victor Schoelcher du billet de 100 francs, connu
principalement pour son action décisive dans la lutte contre
l‘esclavage, notamment dans les colonies françaises d Amérique.

Il avait en effet été décidé en haut lieu, de remplacer, dès le premier
janvier 1975, ces coupures spécifiques aux motifs exotiques ou
tournés vers l’histoire de l’outre-mer français, émises par l’IEDOM pour
son propre compte, par les billets de type Banque de France circulant
sur le territoire métropolitain. Ce serait M. Valery Giscard d‘Estaing luimême,
alors encore ministre des finances, qui aurait pris cette
décision, estimant anormal qu’une monnaie différente circule dans
les DOM. Il faut dire qu’à cette époque, les dirigeants politiques
français, quel qu’ait été leur bord politique, souhaitaient pour les
DOM, sur le plan institutionnel, une plus forte intégration avec la
métropole.

Il faut bien avouer que sur le plan théorique, il était difficile de
comprendre qu‘une même monnaie, le franc français puisse se
décliner sous deux habits différents ; ce devait être une particularité
bien spécifique à la France. Seules des conditions historiques
particulières pouvaient expliquer cette situation bizarre. En effet, c est
le Général de Gaulle qui, à la fin de la deuxième guerre mondiale avait
attribué le privilège de l ‘émission monétaire dans l’outre-mer français
à la Caisse Centrale de la France Libre, (devenue ensuite Caisse
Centrale de la France d Outre-Mer, relayée plus tard par l ‘ IEDOM ). En
résumé, en 1974 encore, des coupures en francs français, aux effigies
différentes étaient émises, pour de simples raisons historiques,
parallèlement d’une part par la Banque de France sur le territoire
métropolitain, d’autre part par l‘IEDOM dans les DOM. Dans le cas
particulier de la Réunion, les billets étaient libellés en francs CFA, mais
il s ‘agissait en fait de francs français, disons à habillage historique en
CFA.

Dans la pratique, l’existence d‘une monnaie papier spécifique dans les
DOM ne posait pas de problèmes particuliers aux populations vivant
sur place. Par contre, les voyageurs qui se rendaient en métropole
(encore en petit nombre à cette époque), avaient tout intérêt à
changer leur argent liquide en coupures Banque de France avant leur
départ ; les billets de l‘IEDOM étaient en effet inconnus du grand
public dans l‘Hexagone, où ils n’avaient d’ailleurs pas cours légal, et
les commerçants ne les acceptaient pas. Les banques métropolitaines
les échangeaient certes gratuitement ; mais, dans les faits, en dehors
des grandes agglomérations où vivaient des communautés
domiennes importantes, et où les banquiers connaissaient ces
coupures, l’opération d’échange n’était pas toujours évidente. J’ai
encore le souvenir précis d’un passage dans une agence bancaire à
Montauban, dans le Sud-Ouest, où je me rendais souvent en
vacances. Cette agence ne détenait pas de spécimens des billets des
DOM, mais voulait quand même faire plaisir à l’ancien client que
j’étais. Assimilant peut-être les coupures de notre Institut à des cousins
des billets en francs CFA, elle tenait absolument à me refiler une
somme de vingt francs en billets Banque de France, pour un billet de
dix francs IEDOM, soit le double de ce qu’il fallait. Quand on se rendait
à l ‘étranger, il fallait encore plus prendre ses précautions ; certes, nous
avions fourni un nombre important de spécimens à de nombreuses
banques d‘Emission, notamment en Amérique Centrale, du Nord et
dans les Caraïbes. Mais ces spécimens devaient dormir tranquillement
dans les coffres de ces banques et n ‘avaient jamais atteint les milliers
d’agences des banques privées, où seul le billet Banque de France était
connu.

C’est ainsi qu’au matin du deux janvier 1975, lorsque nous nous
sommes salués à notre arrivée dans le Service de l‘Emission, régnait
une grande émotion teintée d ‘une forte nostalgie. Les poignées de
main ont été plus appuyées que d’habitude, et particulièrement
chaleureuses, masquant, pour certains, une pointe d‘inquiétude. Tous,
de la « dame compteuse « au chef de service que j‘étais à l‘époque, en
passant par le caissier, avions conscience qu’une époque se terminait.
Avec la disparition des billets spécifiques aux DOM, un certain nombre
d’employés du service, ou même, plus généralement, de l’agence, se
sont estimés un peu dépouillés de leur particularité, ont ressenti le
risque d’une perte d‘autonomie de l’IEDOM, et peut-être même d’un
certain prestige professionnel. Ils se sont vus plongés dans un univers
plus vaste, moins rassurant, où les décisions échapperaient à notre
Etablissement. Parallèlement, des inquiétudes ont surgi, concernant
l‘emploi, dans le cadre d’une éventuelle fusion avec la Banque de
France.

Le jour même, nous avons commencé à émettre les billets de la
Banque de France (10 francs Berlioz, 50 francs Racine, 100 francs
Corneille, et 500 francs Pascal), tout en retirant les billets IEDOM de la
circulation.

Nous nous sommes tout de suite trouvés plongés dans une opération
d’échanges, brutale et massive, car les reversements de billets IEDOM
ont tout de suite été colossaux. Bien évidemment, le gros des
versements émanait des banques, mais les particuliers se sont aussi
présentés en nombre à notre service de caisse. Les premiers jours, de
longues queues se sont formées dans le hall de l’agence et dans
différents bureaux désignés en urgence comme des extensions de la
caisse ; ces extensions, en dehors de la zone protégée, ont fonctionné
sous une forte protection de la police, présente pendant presque un
mois en nos locaux. Je pense que de nos jours, il ne serait même pas
envisageable, y compris sous surveillance policière, de traiter un
nombre important de valeurs en dehors de la zone protégée. Il faut
dire qu’à cette époque, la notion même de hold-up était inconnue en
Martinique et que la porte d’accès au Service de l’Emission était
encore en bois, certes doublé recto/verso d’une plaque de tôle !

Les clients qui se présentaient aux guichets étaient souvent originaires
de la campagne. En effet, dans le monde rural, beaucoup de
paiements se traitaient en liquide ; le système bancaire y était encore
peu développé et le nombre de ruraux utilisant un compte-chèques se
comptait sur les doigts. Nos visiteurs avaient souvent revêtu leur habit
du dimanche, attachant une certaine solennité à leur démarche. Il y
avait pas mal de mamies en robes d ‘antan et surtout de papis en
cravate. Après quelques jours de pratique, il nous suffisait souvent
d’observer la file pour deviner d’avance si les remises allaient être
importantes : beaucoup parmi ceux qui s’agitaient et se tordaient les
poignets avaient effectivement en main des sommes consistantes.
Une fois déballé leur trésor, ils se plaçaient de telle façon que leurs
épaules cachent leur fortune aux suivants, tout en jetant quelquefois
des regards furtifs pour être bien sûrs qu’ils n’étaient observés par
personne : voisin, cousin, agent des impôts. Quand arrivait leur tour,
leur premier soin était de préciser, avant qu’on leur pose la moindre
question, que l’argent exposé ne leur appartenait pas : ils ne faisaient
bien sûr que rendre service à un parent, à un ami, évidemment
malade ce jour-là, et qui ne pouvait pas verser lui-même (les hôpitaux
devaient être débordés !). D‘autres, tout au contraire, prévoyant
d‘éventuelles questions gênantes, préféraient l‘offensive et jetaient
presque, d‘un geste impératif et assuré, leurs liasses de billets sur le
comptoir. On reconnaissait quelques malins, déjà venus auparavant,
tentant d‘écouler leurs avoirs en plusieurs remises de faible volume. Ils
prenaient bien soin de changer de guichet à chaque fois ; mais difficile
d‘échapper au regard vigilant et exercé des agents de caisse. En effet,
à la suite de la récente prise en otage de l‘épouse d ‘une personnalité
locale (heureusement vite retrouvée, bien vivante), une rançon
importante en billets IEDOM avait été versée dans le département et
n’avait jamais été récupérée. Tout le monde espérait coincer les
malfaiteurs qui, pris à la gorge par la prochaine suppression de
validité de ces billets, auraient pu essayer de les écouler - Ce qui,
semble-t-il, ne s‘est pas produit. L’importance des sommes versées
était très souvent aussi spontanément expliquée par des économies
réalisées sur plusieurs années en vue de financer des obsèques, soit
celles du déposant lui-même, soit celles d‘un parent. Les remises
sentaient souvent le vieux matelas, la terre mouillée. On nous
présentait des boîtes en fer, visiblement récemment déterrées, et on
nous montrait des morceaux de billets souvent inchangeables, car en
trop grande partie dévorés par les vers du sol ou les termites. Dans de
nombreux cas, il fallait essayer de compter les billets en se contentant
de les observer attentivement, sans y porter la main, car au simple
contact d‘un doigt, tout un rouleau de coupures pouvait s’écrouler en
poussière. J’ai même reçu une livraison exhalant une vague odeur
d‘urine ; le client qui me présentait des coupures à moitié dévorées
m’avoua que sa cassette, enterrée il y avait fort longtemps, avait été
retrouvée habitée par un rat. En vérifiant un autre versement, je
remarquai qu’à mes doigts adhéraient de petits grains blancs, en fait
du sel : le visiteur n’a quand même pas prétendu que le sel conserve les
billets ; en revanche, il affirmait que ce produit éloigne les voleurs
mais aussi et surtout les mauvais esprits. Le désarroi de ces braves
gens nous touchait, quand nous devions leur annoncer, après
examen des remises, que les fragments de billets présentés ne
permettaient pas le change. Plusieurs visiteurs s‘inquiétaient de la
date limite retenue pour les échanges, m‘expliquant qu’ils n‘avaient
pas encore remis la main sur leurs économies, dont ils ne retrouvaient
pas la planque, qu ‘ils avaient pourtant eux-mêmes choisie.

Les billets de l‘IEDOM à détruire se sont peu à peu accumulés dans la
réserve, du sol au plafond car le rythme des destructions (par le feu en
Martinique) ne pouvait pas suivre celui des versements. Il a fallu en
fait près de deux ans pour nous débarrasser de ce stock, de plus en
plus poussiéreux et encombrant. Il devenait quasiment impossible de
se déplacer dans la réserve, trop encombrée. Malgré l’utilisation de
masques à poussière, des agents du service ont été victimes de fortes
allergies. Ce fut mon cas, et ce très léger problème respiratoire ne m’a
plus jamais vraiment laissé tranquille. Mais, malgré ce léger handicap,
chaque fois que j’éternue, mon esprit se retrouve là-bas, en
Martinique, le deux janvier 1975, et je ne peux, paradoxalement,
m’empêcher de penser à cette belle époque où nous formions une
bonne équipe au Service de l’Emission de l’agence de Fort de France.

Cela se passait il y a maintenant 33 ans.

Bravo l’équipe ! Vous avez fait un superbe boulot !

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