Didier GREBERT ’Le lancement de l’Euro en Guyane’

Directeur de l’IEDOM Guyane de 2000 à 2004

Ma nomination en Guyane en juillet 2000 a correspondu à la montée
en charge du plan de lancement de l’Euro fiduciaire. J’avais eu
l’occasion dans mes fonctions précédentes à l’inspection de l’IEDOM
de me familiariser avec les questions de logistique, de sécurité, etc. et
j’avais participé au groupe de travail interne qui, à Paris, préparait
l’opération. Mais j’étais bien loin d’imaginer l’énormité du chantier.

Cette contribution à la célébration du 50ème anniversaire de
l’IEDOM est le témoignage d’un acteur du lancement de l’euro parmi
une multitude d’autres ; le lecteur ne s’étonnera donc pas d’y trouver
des notations personnelles, des anecdotes vécues, des observations
très subjectives.

Ce big bang européen a revêtu en Guyane des contours très
singuliers. Au terme de cette aventure, force est de constater que tout
s’est remarquablement passé et que très vite l’euro a pris sa place. Ce
succès est le résultat d’un réel travail d’équipe, au sein de l’agence, au
sein de l’IEDOM mais également grâce à une parfaite collaboration
de la Banque de France, des services de l’État et des établissements
financiers et j’en oublie certainement. J’ajouterai une mention
particulière pour les forces de sécurité qui ont su, dans la convivialité
et le professionnalisme qui les caractérisent, apporter tout leur
soutien au succès de l’opération.

1. La logistique de l’opération

Le premier défi à relever était la construction du Centre de stockage
et de traitement des pièces. Il était totalement impossible à la plupart
des agences de recevoir et a fortiori de trier et de conditionner les
pièces en euros et en francs que le changement de monnaie allait
nous obliger à traiter. Ce fait était encore plus vrai pour l’agence de
Cayenne dont le moins que l’on puisse dire est que le service de
traitement de la monnaie (service de l’émission dans notre jargon de
l’époque) était à l’étroit. La dotation en pièces € prévue pour la
Guyane était de l’ordre de 100 T. Il fallait donc un lieu fonctionnel,
sécurisé qui permette de gérer un tel volume. Des recherches avaient
été entreprises dans les différents départements d’outre-mer pour
identifier de tels locaux. J’avais personnellement eu l’occasion lors
d’une mission en Martinique de visiter quelques endroits singuliers :
ainsi les souterrains militaires qui, pendant la seconde guerre
mondiale, avaient abrité une partie des réserves d’or de la Banque de
France ou encore ces abris à munitions situés à proximité du port de
Fort-de-France.

Mon prédécesseur avait prospecté de nombreux sites, la plupart en
zone militaire, sans succès et il avait donc fallu se résoudre à créer de
toutes pièces le CSTP. Comme il s’agissait d’une occupation
temporaire, d’un maximum de deux ou trois ans, il n’était pas
question que l’IEDOM se lance en son nom propre dans une
construction. La solution était donc de trouver un investisseur qui
construirait le local selon nos normes, nous le louerait pour la durée
de l’opération et le réutiliserait ensuite. Par chance, la perle rare avait
été identifiée avant mon arrivée à Cayenne et j’ai donc fait la
connaissance de notre partenaire, Eugène A. [1] peu de temps après m’être installé. Le cheval était le bon : intéressé par l’opération plus par volonté d’entreprendre que par le volet financier, Eugène s’est tout de suite plié à notre volonté d’avancer le plus rapidement possible. Il est vrai que le temps nous était compté : à peine un an plus tard en août 2001, nous devions recevoir les stocks de pièce en
euros et rien n’était prêt, ni les plans, ni bien sûr le dossier administratif, … Ma première visite sur site m’avait laissé à voir une friche marécageuse dans une zone industrielle à environ 10 km du centre-ville. Si l’emplacement était idéal et correspondait parfaitement à nos spécifications, il reste qu’il allait y avoir du travail : travail de conception architecturale, préparation de la demande de permis de construire … et, j’allais oublier ce détail, la
construction elle-même.

L’avantage de notre situation était que n’ayant pas à reconfigurer un
lieu existant, nous pouvions d’emblée créer le dessin-type que nous
avions imaginé lors de nos réunions au 7ème étage de la rue Roland
Barthes. Le permis de construire fut une formalité assez vite surmontée compte-tenu de l’urgence de l’opération et de l’implication du préfet Masse pour accélérer la délivrance, …

Pendant ce temps, Eugène procédait au remblaiement du terrain
pour le mettre hors d’eau, ce qui en Guyane n’est pas une mince
affaire. Et nous avions commencé de travailler activement avec le
cabinet d’architecte à la conception des plans détaillés. En dépit de
ces accélérations, les travaux ne commencèrent réellement qu’en
février 2001, soit à moins de 6 mois de l’échéance et surtout au
moment où démarrait la saison des pluies guyanaise. Ayant depuis
vécu plusieurs chantiers, je m’étonne encore de ma confiance à tenir
les délais. Comme dans tout démarrage de construction, chaque jour
voyait un changement spectaculaire. Mais ce chantier était
particulier : renfort des murs de plusieurs dizaines de centimètres,
préparation de l’implantation des équipements de sécurité, … Mettre
le bâtiment hors d’eau n’était pas tout. Le gros du travail venait
ensuite et conditionnerait le succès ou l’échec de l’opération.
Le particularisme de ce chantier tenait aussi au suivi par l’État de
l’avancement de la préparation de l’opération euro. Je garde un
souvenir a posteriori ému [2] du passage de représentants de la
commission interministérielle chargée de ce suivi. Passés en mai
2001, les deux missionnaires avaient dû juger apocalyptique la visite
du chantier du CSTP, faite sous la pluie alors que l’aménagement
intérieur n’avait pas débuté réellement et que pendaient encore des
fils électriques, que certaines cloisons bétonnées n’étaient pas encore coulées, … et tout ceci à trois mois de la réception des pièces. Un travail 7 jours sur 7 des équipes, une gestion au cordeau des approvisionnements de chantier, une aptitude d’Eugène et de ses
chefs d’équipe à surmonter les difficultés techniques ont permis un
achèvement courant juin de la construction. Cet achèvement avait
été précédé de peu du démarrage de l’intervention des équipes de
Rietzenthaler, société en charge de la sécurisation des sites, équipes
que j’avais bien connues à Mayotte lors de la refonte en 96 du
dispositif de protection de l’agence. Travaillant à un rythme effréné,
compétents et consciencieux, ces intervenants ont permis en
quelques semaines de monter vitrages et portes blindés, réseaux de
caméras, protection électronique multi-technologies … Et le miracle
s’accomplit : fin juillet, le CSTP était prêt à recevoir les nouvelles
pièces. [3]

Disposer d’un local était indispensable mais le doter en personnel ne
l’était pas moins. Là aussi, nécessité faisant loi, cet autre chantier
nous a conduit à imaginer un dispositif mobilisant une partie du
personnel de l’émission, des agents extérieurs au service et un recours
limité à des intérimaires, recours toujours problématique lorsqu’il
s’agit de travailler dans un cadre aussi sécurisé. Un appel au
volontariat était donc lancé. Passées les premières réticences pour la
plupart liées à l’externalisation de ce service, plusieurs candidats se manifestèrent. La visite du chantier, répétée à ses différents stades
d’avancement, rassurèrent et, j’ose le dire, enthousiasmèrent les
volontaires. Comment en effet, ne pas se réjouir de disposer d’un
espace de travail neuf, vaste (plus de 1000 m²), éminemment
fonctionnel alors que le travail à l’agence du centre-ville se déroulait
dans un local exigu (moins de 20 m²), une agitation et des nuisances
sonores permanentes. L’adjonction de personnels extérieurs au
service nécessitait qu’ils se familiarisent avec les activités, procédures
et modes d’organisation du traitement de la monnaie. Le passage à
un mode industriel de gestion des pièces imposait l’emploi de
chariots-élévateurs et c’est ainsi que deux agents reçurent – je
l’espère pour leur plus grand plaisir – une formation à la conduite de
ces engins.

2. La sécurité des transferts

Les mouvements de valeurs font partie des activités habituelles des
agences de l’IEDOM. Mais les volumes et surtout la masse financière
que représentait la réception des instruments de paiement en euros
nécessitaient une préparation extraordinairement minutieuse du
dispositif de sécurité. Considérée comme un enjeu prioritaire par
l’ensemble des gouvernements concernés, la protection des
transferts de valeur des centres de production vers les centres
principaux puis secondaires de distribution bénéficiaient du
concours de l’ensemble des forces de sécurité : police, gendarmerie et
armée. Sous l’autorité des préfets de région (Henri Masse puis Ange
Mancini [4] ou sous celle de leur directeur de cabinet, Patrick Espagnol,
des réunions regroupant les différents services concernés ont été très
vite organisées. Plusieurs sujets ont successivement été pris en
compte :

i. L’arrivée en Guyane des billets et des pièces en euros et leur
transfert jusqu’au centres de stockage de l’IEDOM ;

ii. Le pré-positionnement des valeurs auprès des banques et de
la Poste ;

iii. La gestion des premiers jours de distribution au grand public ;

iv. Le retour en France métropolitaine des pièces en francs.

Je garde de ces réunions un très bon souvenir : conviviales, gentiment
« viriles » mais efficaces, ces rencontres, où la langue de bois n’avait
pas sa place, étaient toujours animées.

Les caractéristiques physiques et humaines de la Guyane rendaient
l’exercice de préparation particulièrement intéressant : ce
département est le seul de l’outre-mer français à n’être pas insulaire.
Marqué par une insécurité croissante, perméable aux infiltrations de
« malfaisants » [5] en provenance du Brésil, du Surinam, du Guyana …,
avec une urbanisation et des implantations humaines très éclatées,
une infrastructure de transport hétérogène, un réseau bancaire très peu développé mais une présence postale quasi-complète, la Guyane
posait en effet des problèmes très particuliers.

Le premier chantier à aborder était, ainsi qu’il a été dit, d’assurer la
bonne arrivée des euros en Guyane. L’enjeu n’était pas mince : il
s’agissait d’importer plusieurs centaines de millions d’€ (environ 15 T
de papier-monnaie) et, pour les pièces, de recevoir environ 100 T de
monnaie. Un ratage – en l’occurrence, le vol du chargement en
Guyane – risquait de compromettre le lancement de la monnaie
unique sur l’ensemble de la zone euro. Le dispositif, tant pour la
réception des billets à l’aéroport de Rochambeau que pour celle des
pièces au port de Degrad-des-Cannes, était impressionnant :
mobilisation d’un hélicoptère, plus d’une centaine de gendarmes et
policiers sur le parcours, présence de l’armée et d’un poste médical
avancé, bouclage entier du quartier où se situait l’agence de l’IEDOM
(et au passage fâcherie avec le bar voisin, privé de clientèle pendant
toute la durée de l’opération), présence de gendarmes du GIGN [6]
durant tout le vol et jusqu’à la mise en chambre forte, stress lié moins
à la crainte d’une agression qu’à un mauvais décompte des paquets
de billets … Bref, de grands souvenirs, au rang desquels figurent
l’averse carabinée pendant le déchargement des conteneurs de
pièce, le pied-de-biche dont s’était emparé le directeur de cabinet du
Préfet, impatient de découvrir les kits en euros, Eugène mis en joue par les gendarmes alors qu’il prenait des photos de l’entrée des pièces dans son entrepôt, …

Cette étape franchie, il était important que les billets et les pièces en
euros soient pré-positionnés dans les banques, à la Poste et chez les
commerçants pour répondre le plus rapidement possible à l’afflux de
clientèle attendu à compter de début janvier 2002. Là encore, un
intense travail de préparation avec les établissements financiers, le
transporteur de fonds et les forces de l’ordre. L’isolement de certains
villages constituait un challenge important. La Poste, présente
partout en Guyane soit directement soit par des correspondants
postaux, pouvait se charger de l’acheminement des pièces,
notamment grâce à ses pirogues de courrier. La participation de
l’armée était néanmoins nécessaire pour l’envoi des billets. Des
transports de fonds en hélicoptère militaire s’organisèrent et j’eus la
chance d’effectuer une rotation vers Camopi et Saint Georges de
l’Oyapoque. L’arrivée en pleine jungle au milieu d’une population
amérindienne, en habit traditionnel (pagne rouge), pour y apporter
le fruit d’un accord politique historique négocié à 9 000 km de là,
était là encore magique. Savoir que, au décalage horaire près, les
populations amérindiennes bénéficieraient du big bang monétaire
au même moment que les habitants d’Helsinki, d’Athènes ou de La
Garenne – Colombes, était également un grand motif
d’émerveillement.

Cette singularité guyanaise drainait l’attention du monde entier. N’y
voyez aucune exagération de ma part … jugez-en par vous-mêmes :
TF1, France 3, France 2, Le Figaro, Le Monde mais aussi le Financial
Times, Der Spiegel (ne cherchez pas l’article, il n’est
malheureusement jamais paru), Il Diario Della Settimana, …
envoyèrent des reporters qui avaient presque tous choisi
d’accompagner une pirogue postale, remontant l’Approuague vers
Apatou, Grand Santi … Espoir déçu malheureusement, La Poste y
ayant mis un veto absolu afin de préserver la sécurité des transferts
ultérieurs.

3. La communication

Troisième pilier de cet énorme chantier : préparer la population et les
professionnels (commerçants, employés de banque, …) à l’arrivée
d’une nouvelle monnaie, dont le moins que l’on puisse dire était que
le taux de conversion €/Franc n’était pas d’une simplicité
confondante [7] . Qui se souvient encore du chiffre magique de 6,55957 ? Paradoxalement, la complexité même de ce taux favorisait
la rupture de référence : les personnes qui 40 ans après parlaient
encore en anciens francs y avaient été encouragées par la simplicité
de la réforme monétaire de 1959. Tel n’était plus le cas fin 2001.
La Guyane bénéficiait par ailleurs d’un avantage énorme sur le reste
du territoire français : la circulation à ses frontières de plusieurs monnaies : réal brésilien, florin surinamien, dollar américain, voire même pépite d’or … Tous les commerçants frontaliers et la plupart de ceux de l’intérieur avaient développé un esprit mathématique qui
m’a toujours rempli d’admiration. Je fus d’ailleurs surpris lors d’une
excursion en territoire surinamien, de voir une case décorée d’un
poster flambant neuf présentant les nouveaux signes monétaires : où
diable se l’étaient-ils procuré ?

Il reste que cette révolution monétaire revenait à manipuler de
nouveaux instruments de paiement, que les citoyens allaient devoir
se constituer un nouveau référentiel de prix, que les salariés verraient
le chiffre figurant au bas de leur bulletin de paie divisé par presque 7
et qu’enfin les clients des banques, les usagers de la Poste, …
verraient instantanément leurs prêts, leurs avoirs transformés en
euros.

C’est donc sur ces trois axes majeurs que se sont concentré nos efforts
pédagogiques.

La présentation des nouveaux billets et pièces et surtout de leurs
signes de sécurité (plusieurs dizaines, la plupart inaccessibles au
grand public avaient été inclus dans les billets) était fondamentale.
Brochures, affiches, pièces et billets factices … tout était bon pour
communiquer sur les caractéristiques de la nouvelle monnaie. Tout
cela, sans sortir un seul billet ou une seule pièce de l’IEDOM avant la
date du 14 décembre 2001 choisie pour commencer la diffusion des
kits individuels [8].

Afin d’obtenir un effet de démultiplication maximal, des formations
successives ont été dispensées au personnel de l’IEDOM puis aux
agents du secteur financier et enfin aux commerçants. Mais il fallait
faire plus et porter la « bonne parole » à un maximum de guyanais.
L’audiovisuel était le média le plus adapté pour ce faire : radio et
télévision ont largement contribué à ce prosélytisme monétaire. Je
tiens d’ailleurs à remercier RFO Guyane, télé et radio, ainsi que RCI
pour les micros et caméras qu’ils ont bien voulu nous tendre à cette
occasion. A ma modeste échelle, j’ai connu le trac des interventions
en direct tôt le matin ou en « prime time ». L’enchaînement des
prestations (plusieurs par semaine dans la dernière ligne droite) a
contribué à m’apaiser et c’est sans aucune émotion qu’à la fin je
m’asseyais dans les studios, sûr du message que j’avais à délivrer.
Mais la gloire est quelque chose d’éphémère et sitôt le cap du
lancement de l’euro franchi, j’ai regagné l’anonymat [9], lot normal d’un responsable de banque centrale.

Quelques anecdotes me reviennent en mémoire : comme cette fois
où j’avais demandé à ma femme de me préparer quelques références
de prix pour des produits de base et où j’étais resté abasourdi par le
prix en francs du kilo de tomates (30 francs !!! soit 4,56€), ignorant
que j’étais du coût de la vie ; ou lorsque je donnais l’exemple du
consommateur moyen qui fait un plein de 80 l à la station-service, ce
qui m’attirait cette très confraternelle observation de mon ami le
trésorier-payeur général : « Ils ont de grosses voitures à l’IEDOM ! ».

C’est d’ailleurs avec lui, Jacques Charlet, que nous avons sillonné la
Guyane pour informer le grand public et les commerçants. Et c’est
ainsi que nous nous retrouvâmes à Maripasoula, à arpenter les rues
de la capitale du sud-ouest guyanais pour remettre aux
commerçants de la ville le kit d’information qui leur était destiné.
Notre définition des commerces était sans doute trop politiquement
correcte et notre guide à Maripasoula a eu beau jeu de nous faire
remarquer que nous avions oublié l’un des lieux de transaction les
plus fréquentés : le lupanar.

Il s’agissait d’une grande maison rouge qui ne devait pas compter
moins de 20 chambres. Au moment où nous y sommes passés, le
personnel faisait relâche et nous avons donc pu bénéficier de toute
l’attention de la direction captivée par les convertisseurs FRF/€ que
nous leur avons remis (sans doute y voyaient-ils un outil puissant
d’aide à la tarification des différents services dispensés par
l’établissement). Avisant les murs, je me rendais compte que les
affiches de la Banque centrale européenne ne dépareraient pas entre
deux posters sur les affres des maladies honteuses. Si aucune
pensionnaire n’était dans l’établissement, nous eûmes la chance d’en
croiser une à l’épicerie : comme elle regardait avec un grand intérêt la
coupure de 500 € de notre poster, Jacques, toujours pince-sans-rire,
me dit : « Elle se surestime peut-être un peu ! ». Par cette mission, je
garde néanmoins le souvenir d’avoir non seulement mis les pieds
dans un bout-du-monde mais également d’avoir fait un saut au
19ème siècle, chez les pionniers.

Ces escapades lointaines ne nous empêchaient pas de cibler
l’essentiel de nos efforts sur les quelques villes de plus forte
concentration : Saint-Laurent du Maroni, Kourou et Cayenne. C’est là
en effet que se situait l’essentiel de notre cible, au premier rang de
laquelle les commerçants chinois. Ce public était difficile à atteindre
d’une part parce que leur disponibilité était extrêmement réduite et
pour des raisons linguistiques. Nous dûmes, le directeur de la
concurrence, Jacques et moi, ruser en organisant les réunions soit le
dimanche après-midi (demi-jour de fermeture des boutiques), soit le
mercredi après-midi (période pendant laquelle les enfants libérés de
l’école pouvaient tenir la caisse). Un interprète français/mandarin
nous assistait. Les échanges étaient parfois cocasses, certaines des
questions nous révélant à quel point cette catégorie d’acteurs
vivaient dans une autre dimension : la tenancière d’une petite
boutique de Rémire-Montjoly nous a ainsi demandé s’il serait
toujours possible de changer les francs français en janvier 2002 … à
Hong-Kong. Leur grande angoisse portait sur les risques fiscaux qui
pouvaient découler de la conversion en euros des francs qu’ils
avaient en caisse : il avait d’ailleurs été décidé à l’échelon national de
rassurer les opérateurs sur ce point [10] afin de ne pas encourager la création de nouveaux circuits de recyclage.

Enfin, nous étions en relation quotidienne avec l’ensemble des
établissements financiers (banques commerciales, La Poste, les
services du Trésor). Nous étions particulièrement attentifs à leurs
préoccupations car nous en attendions beaucoup. C’étaient eux qui
auraient à assurer le contact avec le public (entreprises et
particuliers) et de pré-positionner les valeurs chez les commerçants ;
il leur faudrait absorber le rush de la vente des kits individuels de
pièces ; ils auraient non seulement à servir leur propre clientèle mais
également les « non-clients » qui se présenteraient à leur guichet. J’ai
pu constater qu’en dépit de leurs préoccupations commerciales
légitimes, tous avaient finalement joué le jeu et, pour l’avoir testé au
terme d’un réveillon de Nouvel An sympathique mais finalement
sobre, je peux attester que le 1er janvier 2002 à 0 h 01 les distributeurs
automatiques ne délivraient plus que des euros.

L’un des enjeux majeurs de ce changement de monnaie était la
stabilité des prix. Même si je l’ai longtemps nié, des études très
sérieuses ont montré que le passage à l’euro avait eu un impact
inflationniste même s’il était modéré. Je quitte ma casquette
d’ancien directeur de l’IEDOM pour prendre celle de simple citoyen.
Quelque soit l’argumentaire technique qu’on utilise pour contester
cela (différence entre inflation perçue et inflation réelle, surpondération de certains prix dans l’esprit des consommateurs : par ex. le prix du timbre, difficulté de distinguer entre l’impact du
changement de monnaie et les évolutions de prix liées soit au
marché et à la conjoncture, soit au changement des produits), je
crois personnellement à un impact sensible sur le panier de la
ménagère et ceci pour une raison très simple : si réellement les
citoyens ont perçu un bond inflationniste fût-il imaginaire, ceux
d’entre eux qui fixent des prix (commerçants, artisans, industriels, …)
ne peuvent avoir manqué de se constituer des marges de pouvoir
d’achat. J’ajoute qu’il a été reconnu par les autorités (DGCCRF par
exemple) que des relèvements de prix avaient été faits de façon
anticipée fin 2001, avant que le double affichage ne s’applique.
J’ajoute que la multiplication par presque 7 de la valeur du centime,
c’est à dire la plus petite division monétaire, celle que l’on néglige
souvent, a sans doute rendu moins précise la gestion du budget des
plus modestes et leur a sans doute fait perdre un peu de pouvoir
d’achat [11] : je me suis fait souvent la réflexion en laissant un pourboire
au restaurant ou en voyant le nombre de pièces jaunes par terre, que
les gens n’avaient pas une réelle notion de la valeur de la monnaie.

Toujours est-il que des efforts ont été faits par l’État et
subsidiairement par l’IEDOM pour éviter des comportements
déviants à l’occasion du passage à l’euro : escroquerie, tromperie sur
la contrevaleur en franc, arrondissement sauvage, et bien sûr à la hausse, des prix en euros, relèvements abusifs de prix notamment
pour recréer des « prix attractifs » [12] … Même si l’IEDOM n’était pas en
première ligne sur ce volet du passage à l’euro, j’ai souvent participé
aux campagnes d’information, incluant des visites matinales sur les
marchés pour s’assurer que le double étiquetage était bien appliqué,
que le rendu de monnaie s’effectuait bien et qu’au total les
consommateurs et les commerçants étaient contents, ce qui
constituait un pari bien audacieux.

L’information des clients des banques, des salariés était également
essentiel puisque du jour au lendemain, celui qui gagnait 6 500 F ne
« percevrait plus » que 991 €. Là encore, l’IEDOM a appuyé les efforts
qui étaient faits pour faire comprendre aux personnes qu’ils n’étaient
lésés en rien.

4. Conclusion

Le précédent du « Bug de l’an 2000 » aurait dû nous avertir.
Souvenons-nous de l’angoisse qui a étreint le monde à la fin des
années 90 lorsque l’on s’est rendu compte que les formats de dates
qui figuraient dans l’ensemble des applications informatiques
étaient inadaptés et que le passage du 31/12/99 au 01/01/00 causeraient des dégâts incommensurables : les montres s’arrêteraient, les avions s’écraseraient, les centrales nucléaires
s’affoleraient, … Et nous nous sommes réveillés en janvier 2000 sans qu’aucune des catastrophes annoncées ne se soit produite. Aucun
incident même minime à se mettre sous la dent … CNN restait
désespérément muette, se bornant à nous retransmettre les images
des festivités de ceux qui croyaient faussement être entrés dans le
21ème siècle … mais ceci est une autre histoire.

J’avais pris l’habitude, lors des réunions que j’animais, de faire
référence à ce non-événement comme le bon exemple à suivre pour
l’euro. L’opération serait un succès si, en 2002, les gens se disaient :
« tout çà pour çà ? ». Car, tous ceux qui ont participé à l’aventure, des
responsables politiques aux transporteurs de fonds, savaient très
bien qu’un raté aurait fait les gros titres et que des éditoriaux
vengeurs n’auraient pas manqué de pointer l’irresponsabilité des
responsables et le manque de professionnalisme des professionnels.

C’est bien ce qui est arrivé.

Début janvier 2002, je me promenais Avenue du Général de Gaulle
lorsque je vis dans le caniveau deux pièces jaunes en euros dont un
passant avait dû se délester. Je repensais au mal que nous avions eu
pour les amener en Guyane et les populariser et je me dis que, oui
décidément, ce grand chantier se refermait. Il nous faudrait bien sûr
renvoyer vers la France métropolitaine les pièces en francs que nous
récupérions et organiser la fermeture du Centre de stockage et de
traitement des pièces et sa cession dans des conditions financières
correctes à une entreprise de transport de fond. Mais la vie à l’IEDOM
allait reprendre son cours normal et somme toute moins palpitant.
C’est alors que je fus abordé par un laissé-pour-compte qui me
demanda « Vous n’auriez pas une petite pièce ? ». Je sortis mon porte-monnaie
mais je n’osai pas lui avouer que des « petites pièces » j’en
avais eu jusqu’à 100 T à quelques km de là.

Notes :

[1Faute d’avoir pu le contacter pour la rédaction de cet article, je préfère préserver l’anonymat de ce partenaire. Je l’appellerai Eugène par la suite.

[2Je le répète, inconscient ou pas, je n’étais nullement inquiet à l’époque de la bonne issue de la construction.

[3Ce chantier ne devait pas être le seul accompli pendant ma direction en Guyane, puisque nous avons par la suite complètement réaménagé le service de l’émission en l’agrandissant de quelque 14 m² ( !, presque un doublement de la surface du service) sans cesser, sauf pour une journée, de servir les banques et notre clientèle de particulier ; ce chantier mériterait à lui seul tout un article tant il a nécessité à l’entreprise qui a assuré la transformation une capacité d’adaptation aux conditions drastiques de sécurité et un effort d’imagination.

[4M. Mancini avait entre autres été le patron du RAID.

[5Selon la terminologie amusante mise au point par le Commissaire Hervé Madec, directeur de la sécurité publique et qui servait à catégoriser les différents types de délinquance. Les « malfaisants » se situent au-dessus des « nuisibles » dans la hiérarchie de la délinquance, les « imbéciles » étant la catégorie la moins toxique mais certainement la plus fournie.

[6Je ne saurais trop remercier nos amis du GIGN qui après avoir assuré la surveillance du départ du convoi à Chamalières en pleine nuit, avoir effectué un périple aérien dans des conditions difficiles ponctué par des étapes aux Antilles, ont achevé leur journée en nous aidant à transférer les caisses de billets. Heureusement, un savoureux repas (et un ti punch bien mérité) à près de minuit au Bar des Palmistes a permis de gommer une partie de la fatigue de la journée.

[7Rappelons-nous qu’un homme politique de premier plan avait pour sa part milité pour un taux de conversion €/F en chiffre rond, oubliant au passage qu’onze autres pays avaient la même préoccupation et qu’un arrondissement même minime des taux de conversion pouvait faire perdre ou gagner beaucoup d’argent.

[8Rappelons-nous de ces petits sachets plastiques choisis pour leur laideur afin d’éviter que les acheteurs ne les gardent à titre de souvenir. J’avoue ne pas m’être appliqué à moi-même ce principe et avoir gardé pour chacun de mes enfants un sachet : j’en éprouve une honte … mesurée.

[9Pour être tout à fait honnête, il ne m’est arrivé qu’une fois ou deux qu’un passant m’identifie comme le « monsieur qui passe à la télé ».

[10Les banques ne devaient communiquer aux autorités compétentes (Tracfin en l’occurrence) les opérations suspectes que dans les cas où elles avaient un soupçon de blanchiment d’argent (au rang duquel figure il est vrai l’évasion fiscale).

[11Pour quelqu’un qui gagnait 6 500 F, un centime de franc (la somme que l’on néglige souvent) représentait 0,015 % de son salaire. Pour la même personne gagnant 1 000 € après le changement de monnaie, le centime d’euro représentait 0,1 % de son salaire.

[12Les prix attractifs sont ceux qui se terminent en « ,99 ». Un produit vendu 4,99 F pour convaincre le chaland qu’il vaut moins de 5 F, devient 0,76 € après le changement de monnaie, et n’a donc plus un prix attractif. Le risque est que le commerçant le fixe à 0,99 €, soit une augmentation de 30 %. Mais bien sûr une telle augmentation ne s’est certainement jamais produite.

  1. Guadeloupe  
  2. Saint-Barthélemy  
  3. Saint-Martin  
  4. Martinique  
  5. Guyane  
  6. Saint-Pierre-et-Miquelon  
  7. Accueil site  
  8. Mayotte  
  9. La Réunion